Pays des Znata: La bibliothèque des sables

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Pays des Znata: La bibliothèque des sables

Messagede mbibany » Jeu Sep 14, 2006 10:57

La bibliothèque des sables

Dans le Grand Erg occidental, à quelque 1 500 km d’Alger la Blanche, les habitants des oasis entourant la ville rouge de Timimoun luttent depuis toujours contre un ennemi sournois mais plus puissant qu’une armée de conquérants : le sable, qui engloutit insidieusement les maisons et efface sans bruit la mémoire des hommes. Cette mémoire fugace fut heureusement consignée par des générations de scribes.

Aujourd’hui, les familles des villages de la région du Gourara conservent jalousement, au cœur de leurs maisons de terre ocre, de superbes collections de manuscrits, constituées au fil des siècles. Pas moins de 12 000 volumes répartis entre 29 bibliothèques privées représentent aujourd’hui l’une des plus grandes d’Algérie. Mais malgré les soins attentifs des propriétaires, les précieux volumes sont en grand danger de disparition.

Le gardien des livres Ahmed Abdelkabir est enseignant à Adrar, à 200 km de mauvaise piste de son village natal. Lorsqu’il revient au ksar, il revêt le traditionnel chèche et la gandoura blanche des Berbères zénètes. Les traits réguliers de son visage semblent attester son ascendance avec les tribus arabes d’origine hilalienne arrivées dans le Sud algérien au XIe siècle, à moins que sa peau brune ne trahisse sa lointaine parenté avec les tribus Haratins venues d’Afrique, tels les Ethiopiens que décrit Hérodote. Quoi qu’il en soit, il est aujourd’hui au sein de la famille Abdelkabir le gardien de la mémoire de sa tribu : le gardien des livres.

Comme les savants dédales que forment les foggaras, la maison traditionnelle d’Ahmed est un labyrinthe de couloirs bas et sombres débouchant sur les pièces à vivre. Ainsi la chaleur étouffante de l’été est rafraîchie par l’air frais des couloirs. L’ingéniosité des hommes du désert n’a d’égal que la dureté du climat : brûlant le jour et glacial la nuit.
Outre les pièces traditionnelles, la maison d’Ahmed comporte une salle qui fait la fierté de sa famille : la khizanat, la bibliothèque. Un puits de lumière éclaire doucement les étagères emplies de vieux manuscrits : corans, traités d’histoire, d’astronomie, de médecine, de grammaire, de science, de géographie… Des dizaines d’ouvrages s’empilent sur les rayons. «Ces manuscrits appartiennent à ma famille depuis des siècles, explique-t-il. Posséder un livre, c’était posséder le savoir et donc le pouvoir, cela représentait un patrimoine exceptionnel, c’était un objet de très grande valeur qui véhiculait les idées et la science. Ces manuscrits étaient entreposés dans une cave, ce qui a permis leur relative conservation. Un jour, avec mon frère, nous avons décidé de nous en occuper. Nous les avons triés par style et par époque. Mais certains s’effritaient littéralement sous nos doigts et tombaient en poussière. Malgré nos soins, ce patrimoine allait disparaître et avec lui, notre mémoire, celle de nos aïeux venus de la lointaine Arabie en suivant les caravanes.

Les caravanes du savoir

La tradition du voyage est aussi ancienne que l’histoire des hommes. Les échanges Nord-Sud permirent la découverte de nouvelles voies de communication qui favorisèrent les relations tant culturelles que commerciales entre les villes qui jalonnaient les circuits. Villes caravanières auréolées de prestige, Tombouctou, Chinguetti, Gao… connurent longtemps une grande prospérité et un rayonnement culturel qui outrepassait leurs frontières. Les routes traversaient les grands déserts en toutes directions, atteignant les villes algériennes telles que Tlemcen, Béjaïa, et celles de Tunisie et de Libye… Elles sillonnaient les régions de la basse Egypte et de Nubie pour atteindre Khartoum au Soudan ou l’Ethiopie.
Les caravanes transsahariennes venant d’Afrique et se dirigeant vers le Maghreb rapportaient du cuivre, du sel, des étoffes, des armes, de l’ivoire, des plumes, des œufs d’autruches ou du bois d’ébène. Elles repartaient vers le sud chargées de tapis, d’encens, de parfums, de dattes, de livres et de papier. Toutes ces caravanes ont largement contribué à affermir les liens entre les peuples. Elles devinrent le symbole de la relation entre les langues, la foi et la culture.
Même les peuples des régions les plus isolées du Sahara pouvaient être en contact avec ces commerçants, mais aussi avec des savants, des prédicateurs musulmans, des voyageurs intrépides, qui se déplaçaient d’un pays à l’autre.

Passe-temps de roi

Les princes et les souverains musulmans contribuèrent à l’enrichissement du patrimoine écrit grâce à un passe-temps : la quête des manuscrits. Ils chargeaient des marchands de leur rapporter des livres et leur donnaient pour ces achats des sommes considérables. Ces missionnaires se rendaient régulièrement au Moyen-Orient pour y trouver des ouvrages rares et précieux. Les scribes comme à écrire avec de l’or ou de l’ambre arrosé d’eau de rose pour répondre à une demande toujours plus luxueuse.
Les bibliothèques se multiplièrent dans tout l’Orient. A Bagdad par exemple, on ne comptait pas moins, dès le Ixe siècle, de 100 bibliothèques publiques. Les gens empruntaient des livres et pouvaient comme aujourd’hui les emporter chez eux ou les consulter dans des salles de lecture.
On trouvait dans ces bibliothèques, des cabinets de travail réservés aux traducteurs et aux copistes. Au Xe siècle, la petite ville de Nadjaf en Irak possédait plus de quarante mille volumes.
Chaque mosquée avait sa bibliothèque, comme dans les monastères d’Occident. Les hôpitaux, de même, possédaient de grandes étagères emplies de livres ; il s’agissait en général de traités de médecine destinés aux étudiants.

Avec l’arrivée du papier, la lecture va non seulement se démocratiser - cette nouvelle matière est beaucoup moins onéreuse que le parchemin - mais favoriser l’intensification des échanges de textes par la multiplication des livres : cette révolution n’aurait pu voir le jour sans l’introduction de la pâte à papier, obtenue à partir de fibres de lin et de coton ou de vieux chiffons. Ce procédé, apporté de Chine par des prisonniers asiatiques fixés à Samarkand, se diffusa comme une traînée de poudre à travers tout l’Empire abbasside.

Sauver les livresdes sables

L’imprimerie n’ayant fait son apparition dans les régions reculées du Gourara que très tardivement, la plupart des livres que renferment les bibliothèques privées telles que celle d’Ahmed furent écrits à la main, à l’encre de carbone obtenue avec de la laine brûlée et de l’eau sucrée. Il s’agit de documents religieux (corans et commentaires), scientifiques (traités d’astronomie, de mathématiques), d’ouvrages de droit, de poésie, de chroniques locales d’une valeur capitale pour les historiens. Les corans sont les ouvrages les plus nombreux tant l’écrit est intimement lié à la religion ; Yahvé ne commanda-t-il pas à Moïse d’écrire Les dix commandements ? Et l’ange Gabriel n’ordonna-t-il pas à Muhammad de lire ? «Lis ! Car ton seigneur est le Très Généreux qui a enseigné à l’homme ce qu’il ne savait pas au moyen du calame».

Mais cet inestimable patrimoine était en grand danger de disparition. Mal conservés malgré les soins attentifs des propriétaires, ces trésors de la mémoire étaient entrés dans leur phase ultime de destruction, victimes des insectes, de l’acidité et du sable qui agit comme du papier abrasif.
En 1998, loin de Timimoun et de ses dunes ocre rouge, la commission européenne entérine un vaste programme concernant la sauvegarde du patrimoine culturel euro-méditerranéen : MEDA-Euromed Héritage et la mise en place d’un réseau d’experts dans les vingt-sept pays concernés. Le projet de sauvegarde et de conservation préventive des manuscrits de la Méditerranée proposé par Stéphane Ipert, directeur du Centre de conservation du livre à Arles fut retenu et baptisé Manumed. Plusieurs axes furent déterminés : état des lieux des bibliothèques et des archives avec inventaires des manuscrits, catalogage informatique, programme de formation, mise en place d’un centre de ressources en préservation du patrimoine et enfin valorisation de celui-ci par la réalisation de CD-rom, d’un site Internet, d’une bibliothèque virtuelle et d’expositions itinérantes. En mars 2000, le projet Manumed Algérie vit ainsi le jour.

Un centre de formation à la restauration des manuscrits à l’attention des propriétaires de ces inestimables collections fut créé dans la wilaya d’Adrar et c’est en avril 2003 que les premiers stages furent mis en place, animés par Ginette Cognault-Ortoli, restauratrice à Marseille, et Saïd Bouterfa, spécialiste des manuscrits du Sud algérien, coordinateur du programme Manumed Algérie et auteur du livre Les Manuscrits du Touat. Grâce à ce fabuleux projet et à tous ses acteurs, les familles du Gourara, fières de leur patrimoine historique et culturel, vont pouvoir sauvegarder les écrits de leurs ancêtres. Avec l’aide des chercheurs, Ahmed va apprendre à restaurer et à conserver, chez lui, au cœur même de son ksar natal, dans sa bibliothèque de sable, ses précieux manuscrits et ainsi tenir son rôle de gardien des livres, détenteur du savoir et de la mémoire des hommes du désert.


Catherine Hansen, photojournaliste
(In revue Qantara)


source: La nouvelle republique 14/09/2006
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la technologie au secours de la memoire

Messagede natsa » Ven Sep 15, 2006 00:36

merci Bibany pour cette belle histoire qui se termine bien.

heureusement que les nouvelles technologies sont la pour secourir le processus de preservation de la memoire collective berbere.
natsa
 


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