La Guelâa des Beni Abbas

Histoire de la Kabylie (ex. Wilaya III)

Modérateur: amusniw

La Guelâa des Beni Abbas

Messagede mbibany » Mar Juin 27, 2006 13:01

La Guelâa des Beni Abbas

Sous une pluie glacée qui flagelle la Kabylie,une colonne en route vers la Guelâa des Beni Abbas.



«Il ne va tout de même pas neiger... » pensa le capitaine Griès. Dans l'averse oblique des gouttelettes, le capitaine croyait voir par moments flotter des flocons, des plaques de neige fondue, de la criblure de grésil. Ce froid comme en plein hiver, et on était en août. À plus de douze cents mètres, il est vrai. Cette pluie qui coulait dans les bottes par les genoux et glaçait les jambes. Ça n'allait pas durer. La veille encore, dans la journée, on étouffait. E puis le temps avait brusquement changé. Des masses de nuage avaient enseveli les crêtes. Près des gourbis de Souk el Krémis, où l'on avait campé, la pluie s'était mise à tomber. On glissait sur des écailles de schiste et sur la glaise gorgée d'eau. On pataugeait dans la boue.

Le capitaine se retourna :

« Vous m'entendez, Krieger? »

Krieger vint se placer à sa droite. Il avait jeté sur ses épaules une capote de zouave dont il avait rabattu le capuchon sur ses yeux. On avait du mal à avancer par deux, de front. Il marchait tête baissée, attentif à ne pas trébucher, crotté, mouillé, moulu, trempé, fourbu.

Ils dépassèrent une araba embourbée. Quelle idée aussi d'avoir risqué des voitures, même légères, à travers ces montagnes ! Pour montrer aux Kabyles qu'ils étaient battus, qu'on les possédait ?



Des nuages roulaient sur les arêtes, dévalaient les versants, s'entassaient dans les gorges, bouillonnaient, remontaient en vapeurs écumantes, se perdaient. De chaque côté de la piste, des pentes abruptes, des gouffres dont on ne voyait pas le fond, tout hérissés de fûts de sapins noirs émergeant du brouillard. Il n'était pas question d'aller à cheval. même au pas. Les chevaux bronchaient. Les ordonnances les tenaient par le mors en les rassurant avec des paroles. Quelquefois, ils s'immobilisaient, droit sur leurs membres. Il fallait les flatter. Ils tremblaient, poussaient de courts hennissements de terreur, prêts à tourner bride et à s'enfuir au galop en sens inverse. L'un d'eux avait glissé, culbuté et disparu, happé par le vide.

« Et ce vent, reprit Krieger, vous entendez ce vent ? »

On l'entendait mal avec le bruit de la marche, les jurons, le clapotement des semelles. Par moments, il giflait. On se mettait de biais pour l'empêcher de gonfler les capotes. Si on s'arrêtait un instant, il semblait posséder le massif, gémissait, donnait des coups de bélier, poussait de longues lamentations, des sifflements, des bramements. Une tempête en mer. Parfois, pareils à des mâts avec leurs hunes, leurs vergues et leurs étriers, se dressaient des arbres morts autrefois frappés par la foudre et restés là, squelettes noircis et calcinés, toutes leurs griffes dehors, témoins des grandes colères du ciel. Un orage, il ne manquerait plus que ça pour affoler les mulets. Un ouragan de cette taille en plein mois d'août?

Brusquement, le sentier tournait après avoir dépassé une paroi de roc, partait en sens inverse, on croyait revenir en arrière, il tournait encore, repartait. En principe, on avançait vers le nord, en zigzag, le long d'une crête incertaine, entre des ravins à pic, d'autres pentes dont la cime apparaissait un instant dans les déchirures pour s'engloutir aussitôt après. La piste conduisait à l'épaule de la pyramide tronquée sur laquelle la ville était bâtie. Du moins savait-on cela par les récits des officiers qui l'avaient visitée et les mauvais croquis de mémoire qu'ils en avaient rapportés au temps où les Mokrani imaginaient qu'on n'oserait jamais les en déloger.

On disait que les Kabyles allaient envoyer des otages et ouvrir leur citadelle l'inviolable, l'inviolée Guelâa des Beni Abbas, où se nouaient toutes les conjurations, où dormaient les dynasties des chefs rebelles, où les minarets lançaient, à toutes les heures, des prières, l'appel à la haine des infidèles, le siège de la foi, le nid des aigles, le repaire des loups où jamais des troupes étrangères n'avaient osé se hasarder avec armes et bagages.

Le corps de Mokrani était enterré là. On foulerait sa tombe. On raserait son fief. Alors, la révolte serait écrasée sous les ruines. Brisée une fois pour toutes. Anéantie dans le feu et les larmes. Réduite à son squelette, comme les pins frappés par la foudre. on pourrait enfin parler de paix. Et ça se saurait. Dans toute l'Algérie, dans tous les douars, sur tous les marchés. Les poètes loqueteux qui colportaient les nouvelles auraient de quoi pleurer le coeur de la Kabylie, percé pour des siècles.



«Quel dommage qu'il n'y ait pas de neige ! »

Krieger lui jeta un regard inquiet. En dehors du vent et de la rumeur de la marche, rien. En France, on aurait distingué d'autres bruits, un grignotement, un trottinement d'insectes, un chant de harpe : la forêt qui s'égouttait, des appels de troupeaux. Ici, on avançait à l'aveuglette, comme dans un cauchemar Les hommes devant vous disparaissaient subitement, on était surpris, on avait envie de pousser un cri. Devant soi le vide, une falaise de roc, des aigrettes de sapins dans le brouillard. La piste tournait et plus loin, des cris, on reconnaissait la voix de Kossaïri en colère, on le voyait arrêté en train de taper à coups de pied contre un de ses tirailleurs à quatre pattes et de l'insulter.

«Qu'est-ce qu'il y a mon vieux? »

Le type ne veut plus avancer Il dit qu'il préfère mourir »

Les chevaux aussi éprouvaient ce genre de terreurs. L'abîme les aspirait. Il aurait fallu leur bander les yeux. Le type claquait des dents. De grands frissons le secouaient. Il s'accrochait aux pierres.



On buta presque sur la compagnie qui précédait. La tête de la colonne devait être arrivée au débouché de la forêt, pour la pause, devant le cirque de montagnes où la citadelle se nichait. Il semblait que la pluie faiblissait. Les nuages s'élevaient, roulaient des scintillements confus, on sentait que le soleil n'était pas loin, que le boulanger qui tournait cette pâte pouvait le ramener du fond de son pétrin. Sur le lacet d'en face, les tirailleurs chantaient en battant des mains.

Takh el- lill ouïne inbathoo...

« La nuit tombe où nous nous arrêtons... » Krieger sortit de sa sacoche des sandwiches, en offrit un à Hector. On allait faire une razzia formidable, rafler autre chose que des couvertures et des moutons.

«Vous verrez, dit Kossairi, ils auront fichu le camp. Ils auront tout caché dans la montagne. Les femmes aussi. »

Il avait l'air déçu d'avoir fait tout ce chemin à pied pour rien. Une femme ici n'avait pas le même goût qu'ailleurs.

« Vous avez dû pourtant vous en taper Kossaïri, un peu partout. Vous croyez que ce ne sont pas les mêmes, ici ? »

Non, ici, on disait que c'étaient les plus belles de toute la Kabylie. À cause de l'argent peut-être, de la pureté de la race, de ce refuge qu'était la citadelle pour l'or et le sang.

« Et alors, Kossaïri, quelle différence avec les femmes d'Icherridène, par exemple ? Moi, j'aurais préféré Icherridène, à cause de la bataille.

- Il y aura peut-être une bataille, dit Krieger Ils ont des canons. »

La colonne s'ébranlait de nouveau. À présent, des lames de nuées cognaient contre les arêtes de rochers, s'y déchiraient. Un pan d'azur se découvrit puis se referma. Tout à coup, des cris jaillirent en avant, une longue acclamation de joie qui gagna peu à peu les bataillons. Dans un gigantesque entonnoir de pierre sur lequel un couvercle de nuages était posé, la citadelle apparut sur sa pyramide. Les parois de la roche étaient couvertes de longues dorsales d'écailles de crocodile. On devinait l'entassement des toits, des minarets. Elle était là, l'inexpugnable forteresse des Mokrani, la bien-cachée, la ville sainte On allait la renverser sur des tapis, fouiller ses vêtements, la dépouiller. Un rayon de soleil la toucha, fit briller des tuiles, et, sur l'autre versant, éclaira des pentes dénudées, tachetées de broussailles, griffées de ravins minuscules qui plongeaient dans des solitudes désolées. Une terre de complots, de trahisons, de meurtres, où les cris devaient s'étouffer à pic de tous les côtés sauf du col d'où on débouchait.

À l'ouest, sur les hauteurs que le ciel dégageait, on devinait Ighil Ali sur son éperon, et, très loin au-delà, les flancs lourds du Djurdjura avec des traînées blanches, il avait neigé sur les sommets, une croupe de bête monstrueuse, un dos noir qui pouvait se mettre à bouger et tout écraser. On devait manquer d'eau, c'était peut-être la sécheresse, et la colonne surgissait un jour de pluie, les mares aménagées dans le creux des rochers se remplissaient des oiseaux de proie inquiets se mettaient à tournoyer, il allait faire beau, on chantait partout, des chevaux hennissaient.

Sur la crête de l'est, au-dessus du dernier village des Hamadouche, des cavaliers brillèrent: les chasseurs d'Afrique.

« Elles auraient foutu le camp par où, les femmes ? demanda Hector Tout est bouclé. C'est la seule route. »

- Des escaliers dans la montagne, dit Kossaïri. Pour ces gens-là, il y a toujours moyen, s'ils ont peur. Ou alors, ils se laissent glisser en bas avec des cordes.



« Vous verrez, mon capitaine, dit Kossaïri, on ne trouvera rien. Oualou. Les gens d'Ighil Ali ont dû les avertir. C'est trop tard. »

Il pensait aux bijoux berbères, aux colliers d'argent sertis de corail rose sur la poitrine des femmes, aux diadèmes cachés dans des coffres et se sentit frustré. Quinze jours de marche pour la peau. À quoi avaient servi tous les combats dans la montagne, les cerises d'Icherridène, les incendies qui faisaient rougeoyer la nuit, cette peur de recevoir un mauvais coup qui vous tenait éveillé quand l'heure de dormir était venue, qu'on entendait encore des tirailleurs parler et des mulets mâcher une dernière poignée d'orge ? Une femme des Beni Abbas aurait été la récompense ? Quand le lieutenant Kossaïri s'était mis à cogner sur le jeune soldat qui ne voulait plus avancer de quoi se vengeait-il ?

« Qu'est-ce que vous avez fait du type, adjudant Delfini ?

- Je l'ai remis sur ses pattes, mon lieutenant. Je lui ai dit : tu marches ou tu crèves. Il avait tellement peur, il croyait que vous vouliez lui couper la tête, il a marché, il est là. Le vertige, vous pensez. Trop facile. »

Krieger revenait avec le dispositif de la colonne. Un bataillon par village. Le bataillon Griès pour le village des Oulad Aïssa. Deux bataillons, celui du 80 de marche et le 21 de chasseurs à pied en réserve. Le colonel voulait voir le capitaine.

« Une chance, dit Hector Kossairi, je vous laisserai les maisons de Mokrani, mais je veux de la discipline. Personne ne touchera à une femme. S'il y en a, vous les mettrez sous ma garde. Et ne croyez pas, hein ? Je m'en fous, des femmes. »

Hector appela ses commandants de compagnie, donna ses ordres.

Tout à coup, le ciel chassait les nuages, coiffait la forteresse d'une crinière bleue, une mer immense s'étendait par-dessus les toits gris, dévalait dans les abîmes, faisait miroiter la vallée de la Soummam. Le front du Djurdjura plantait ses cornes dans un orage. Des écharpes de neige sur ses flancs, la croupe fumait comme l'échine des boeufs de labour en hiver, une haleine chaude s'échappait de ses naseaux. Quel soulagement ! Des villages qui avaient une heure pour choisir entre la mort et la soumission, des commandants de compagnie qui voulaient tous être les premiers à sauter sur leur proie, ce brave colonel qui se prenait pour un Turenne et le général qui rêvait de décrocher son bâton de maréchal... Après une guerre perdue, il fallait donner de la gloire au pays, lui laisser croire à des victoires en Kabylie. Ce départ de Blida, n'était-ce pas du dépit ? Hector haussa les épaules.



« Lieutenant Kossaïri, les Kabyles doivent chanter leurs malheurs. Vous devez savoir ça.

Ils chantent, oui. J'ai des hommes qui comprennent. Depuis la mort de Mokrani, les femmes se sont déchiré les joues, elles pleurent la poutre de chêne qui s'est écroulée, elles insultent Bou Mezrag, elles l'accusent d'avoir menti, elles l'appellent le chacal des broussailles, elles reprochent à la France de taper sur la Kabylie comme sur un tambour. Rien. Du vent. Ces gens-là ont toujours trahi.



Jules ROY

LES CHEVAUX DU SOLEIL

Éditions Grasset 1968

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