Rétrospective de l’influence chiite en Algérie

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Rétrospective de l’influence chiite en Algérie

Messagede mbibany » Ven Nov 30, 2007 13:31

Rétrospective de l’influence chiite en Algérie - Part I

par Mohamed Badaoui

--- Sunnites à 99 %, selon le rite malékite, peu d’Algériens gardent en mémoire leur passé chiite dont on peut, pourtant, voir les réminiscences dans plusieurs aspects de leur culture. Pour s’en rendre compte, il n’y a qu’à faire l’inventaire des prénoms qui étaient les plus en vogue ici quelques décennies plus tôt.

Ali et Sid-Ali, Hassan, Hocine, Driss, ainsi que tous les prénoms se terminant par Eddine, tels que Noureddine, Nasreddine, Chamseddine, sont très appréciés par les chiites. Chez les femmes, le prénom de Fatma-Zohra, en référence à la fille du Prophète (QSSSL), qui est vénérée au point de l’adoration par les chiites, était, jusqu’à récemment, fortement utilisé pour nommer les petites filles.

D’autre part, le culte des saints (El awlia essalihine, en arabe) fait partie des croyances les plus enracinées chez nous. Bien qu’issue du soufisme, cette tradition découle directement du chiisme qui l’a d’ailleurs adaptée des anciennes mystiques indo-iraniennes.

La «wilaya» qui caractérise en fait les compagnons du XIIe imam (El Mahdi El Montadhar) est profondément ancrée au cœur du dogme et du caractère chiite. La fête d’El-Achoura, qui célèbre le martyre d’El Hussein, fils d’Ali, est également célébrée avec un infini respect en Algérie, bien que le culte voué au deuxième imam ait disparu.

Pour finir, il y a lieu de noter que l’esprit de rébellion qui caractérise les habitants de ce pays s’accorderait parfaitement avec le chiisme. Pour ces raisons, cet espace sera consacré durant les prochains jours à cette question.


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-- L’attrait des Berbères pour le chiisme, au tout début de l’avènement de l’islam chez eux, peut s’expliquer en partie par la ségrégation que pratiquaient à leur encontre les califes omeyyades (660-750). Contrairement aux préceptes du Coran qui établit l’égalité entre tous les musulmans, les Amazighs étaient, en effet, qualifiés de « Mawali» (convertis non arabes) ; des sujets de seconde zone soumis, à ce titre, à une humiliante surimposition.

Une discrimination qui provoqua leur insurrection contre le pouvoir des Omeyyades, puis celui des Abbassides (750-1253) et leur rejet, dans un premier temps, de l’orthodoxie sunnite au profit des idéologies égalitaristes du chiisme et du kharidjisme.

Des rites dont les prédicateurs purent facilement persuader les autochtones de la justesse de leurs croyances, avant de les mobiliser en tant que force guerrière. Ainsi, l’Ismaélisme, une branche chiite rigoriste et contestataire considérée comme le dogme le plus révolutionnaire de l’islam, reçut rapidement les faveurs de la population.

Contrairement au chiisme duodécimain qui s’accommode mieux avec l’autorité temporelle, cet ordre tient tous les souverains pour usurpateurs, du moment que l’Imam caché, seule source du pouvoir selon ce credo, n’est pas reparu. Ses valeurs ne pouvaient donc que séduire les habitants de l’Afrique du Nord rompus, depuis des siècles déjà, à la rébellion contre les nombreux envahisseurs qui s’attaquèrent à leur pays.
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Fuyant la répression de Haroun Al-Rachid contre lequel il s’était révolté, Idris 1er quitta, au VIe siècle, l’Irak pour se réfugier au Maroc. Cet Arabe de souche sut rapidement s’intégrer à sa nouvelle patrie et épousa même une Berbère.

Ce fut ainsi qu’il réalisa la première pénétration chiite au Maghreb. Mais, rattrapé par le bras long du souverain abbasside, il fut assassiné en 792. Il laissa, néanmoins, deux imposantes fondations : la ville de Fès et, surtout, la puissante dynastie des Idrisides (789-974) qui régna longtemps sur l’Afrique du Nord.

Presque au même moment, une autre incursion chiite eut lieu en Algérie. Venant d’Iran, Ibn Rustom s’installa, vers 761, à Tihert (Tiaret) où il jeta les bases du royaume kharijite. Les Kharijites (les sortants) sont considérés comme les protestants de l’islam.

Ils furent affublés de ce nom (eux préfèrent s’appeler Ibadites), après qu’ils eurent refusé, l’autorité d’Ali auquel ils reprochaient la conclusion d’un accord de paix avec Mouawiya alors qu’il pouvait le vaincre militairement. L’influence des Rostémides connut une grande ampleur au Maghreb.

Mais leurs conflits incessants avec les Idrisides, puis avec les Fatimides, les affaiblirent. Leur puissance s’effondra en 909. Ils se replièrent alors dans le Sud et vivent, depuis, principalement de commerce. Leurs descendants peuplent aujourd’hui le Djebel Nefoussa en Libye, l’île de Djerba, en Tunisie, et le Mzab, en Algérie.

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-- La Syrie était, au VIIIe siècle, un foyer pour l'activisme ismaélien. L'une des figures marquantes de ce mouvement était alors Ûbayd Allah Al-Mahdi qui fut persécuté par le calife abbasside de l'époque jusqu'à ce qu'il quittât le pays pour Sijilmassa, dans le sud marocain.

Mais cette ville était elle-même un âtre incandescent du kharidjisme. Il ne tarda donc pas à se faire emprisonner par le souverain local. Ismaël Ibn Jaâfar, fils du sixième imam et autorité suprême des Ismaélites, dépêcha alors des missionnaires pour le délivrer, mais aussi pour implanter son dogme au Maghreb.



Parmi ces hommes, il y avait l'habile Abû Abd Allah Ach-Chiîy qui put, très vite, former une petite communauté entre Sétif et Jijel avec l'aide des berbères Kutamas. Persuasif, mais violent quand il le fallait, il gagna l'adhésion des autochtones en leur promettant, notamment, la suppression des impôts non coraniques.

Le premier noyau des Fatimides était né. Peu de temps après, Al-Mahdi fut libéré et s'attela aussitôt à renforcer ses troupes en recrutant de nouveaux combattants berbères. La conquête de l'Ifriqya, qui était aux mains des Aghlabides depuis 112 ans, ne fut, dès lors, qu'une formalité.


Il étendit ensuite son influence sur une grande partie du Maghreb malgré la résistance des Zenâtas et la rébellion des Kharidjites. Il parvint, grâce à un jeu d'alliances, à s'autoproclamer calife le 15 janvier 910. Ce fut la première fois que deux califes régnèrent au même moment sur le monde musulman.

-- Le 18 février 911, Ûbayd Allah fit mettre à mort Abû Abd Allah qui l’avait auparavant sorti de prison car il le soupçonnait de comploter contre lui. Il exécuta également le frère de celui-ci ainsi que des chefs kutamas rebelles. Mais la population, qui était plus attachée à Abû Abd Allah qu’au nouveau monarque, se révolta.

Ce dernier parvint cependant à rétablir l’ordre sur le continent, mais perdit une partie des colonies héritées de l’ancien royaume aghlabide, notamment la Sicile. En 914, il entama la construction d’Al Mahdia, en Tunisie, dont il fit sa capitale à partir de 921 et une base pour ses opérations expansionnistes.

Secondé par son fils, il se lança ensuite dans la conquête de l’Égypte dont il occupa, en 915, la moitié est du delta du Nil. Il déclencha une nouvelle offensive contre ce pays en 919, mais fut repoussé, une année plus tard, par la flotte abbasside à l’issue d’une bataille navale à Rachid.

Ûbayd Allah battit alors en retraite et entreprit d’accroître sa mainmise sur le Maghreb qui était à l’époque en proie à des troubles fomentés par les émirs omeyyades de Cordoue au Nord et par les Idrissides au Sud. De plus, la dureté de son régime aboutit à la résurgence des courants kharidjites au sein de la population.

Ûbayd Allah mourut le 22 février 934 et son fils Al Qaïm Bi Amr Allah, avec lequel il conduisit toutes ses campagnes, lui succéda. Mais la fabuleuse aventure des Fatimides n’était qu’à son début.


A suivre.....
mbibany
 
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Part VI : la fin des Fatimides

Messagede mbibany » Lun Déc 03, 2007 13:01

Contre vents et marées, mais surtout contre toute logique, les Fatimides (909-1171) réussirent, alors que le Maghreb était déchiré par les guerres tribales et dynastiques, à mener une expansion coloniale d’est en ouest. En dépit de l’hostilité des ulémas sunnites de Kairouan, des Kharijites et des Idrissides, ils occupèrent l’Egypte, fondèrent Le Caire en 969, où ils édifièrent l’université d’Al-Azhar.

Ils s’établirent également à Malte, en Sicile et un temps en Italie du Sud. Ils tentèrent même d’envahir la Syrie avant d’être arrêtés par Salah Eddine. Composée au départ des terribles Kutamas, leur armée attira ensuite des mercenaires de plusieurs nationalités.

Maîtres du Maghreb, les Fatimides choisirent cependant le Machreck pour installer le centre de leur pouvoir d’où ils voulurent rayonner culturellement et intellectuellement sur le monde. Porte-étendard de l’imamisme ismaélien, premier et seul Etat de cette nature, leur califat s’écroula, finalement, au contact de la réalité terrestre.

Après une période fastueuse, ils ne parvinrent pas à créer un régime capable de faire face aux exigences d’ici-bas. Pendant ce temps, la porte était ouverte à toutes sortes de problèmes concrets qui finirent par miner leur gouvernement.

A partir de 1060, leur territoire ne comptait plus que l’Egypte. Le 13 septembre 1171, à la mort d’Al-Adid, leur dernier souverain, leurs possessions furent annexées par leurs rivaux de Bagdad, les rendant ainsi au sunnisme.

Part VII : La planète des mollahs


Le chiisme est devenu aujourd’hui un épouvantail mondial. La République islamique d’Iran et le Hezbollah sont même engagés dans un bras de fer avec les Etats-Unis. Pourtant, lorsque Khomeyni avait renversé le shah, le nombre des chiites était d’environ 85 millions dont 30 vivaient en Iran.

Le reste était réparti entre l’Inde (17 millions), le Pakistan (15 millions), l’Irak (6 millions), l’Afghanistan (4 millions), l’URSS (2 millions), le Liban (1 million), en plus de fortes minorités dans les pays du Golfe, au Kenya et en Tanzanie.

Le chiisme fut imposé en tant que théologie de l’Etat Iran, à la place du sunnisme, jusque-là majoritaire, au XVIe siècle par la dynastie safavide. Enrichi par la culture persane, il ne s’était depuis jamais rendu coupable d’une quelconque nuisance envers l’ordre établi.

Mais au milieu du XXe siècle, une sérieuse agitation commença à se manifester dans ses rangs. Le mouvement le plus spectaculaire de cette époque fut celui des fidaïyin el-islam, une organisation clandestine qui se fit connaître, en 1949, par l’assassinat du ministre Hazir et, en 1951, par celui du puissant général Razmara, alors Premier ministre.

Proche au début du Front national de Mossadegh, elle en devint l’adversaire car, une fois arrivé au pouvoir à l’issue du coup d’Etat de 1953, ce parti ne montra pas de volonté d’appliquer la charia. Après une brève période de rapports ambigus avec le nouveau pouvoir, le réseau des fidaïyine fut démantelé, et cinq de ses dirigeants furent exécutés en 1956.


Part VIII : de Karbala à Alger


Lorsque la révolution iranienne éclata, les Algériens pratiquaient un islam traditionnel, tolérant et apolitique. Ils venaient d’ailleurs de faire d’émouvants adieux à Houari Boumediene qui voulait les transformer en heureux socialistes.

Mais son souvenir fut vite effacé par un vieillard iranien, assis calmement sur une paillasse et qui, de son exil parisien, mettait fin, via des cassettes audio, à l’une des plus implacables dictatures dua XXe siècle. A cette époque, en Algérie, seulement quelques jeunes barbus pacifiques commençaient, devant l’étonnement général, de prêcher en secret un islam sunnite militant.

Ils avaient, eux aussi, utilisé la cassette pour faire entendre leur voix ou plutôt celle de l’imam égyptien Abdelhamid Kechk qui accusait d’apostasie les musulmans réfractaires à suivre les préceptes religieux dans les actes les plus insignifiants de la vie.

Sous l’effet conjugué d’une conjoncture économique difficile et des images et des sons venus d’Orient, le mouvement islamiste prit feu en Algérie durant les années 1980. La suite, le monde entier la connaît. En ce début de siècle, le chiisme, dit-on, gagnerait du terrain ici.

Comme à Karbala, des scènes d’autoflagellation jusqu’au sang auraient même eu lieu dans certaines villes du pays. Cet engouement est la conséquence de la résistance de l’Iran face aux Etats-Unis et du Hezbollah face à Israël. Un défi pour lequel plusieurs chaînes de télévision font chaque minute la publicité.


Part IX : le retour de flamme


Personne ne le dit, mais la lutte de libération algérienne influença directement le nationalisme moderne de l’Iran puis sa révolution islamique. L’homme qui adapta la philosophie et le mode d’action des insurgés algériens en persan s’appelle Ali Chari’ati (1933-1977).

Réformateur et militant du Front national de Mossadegh, il s’intéressa en effet de près, entre 1959 et 1964, à notre guerre d’indépendance. Etudiant à Paris, il connut Frantz Fanon dont il devint l’ami avant de traduire son œuvre en farsi.

Cette rencontre lui fit d’ailleurs découvrir une nouvelle dimension intellectuelle qu’il tenta d’appliquer à l’islam : la pensée militante. De retour en Iran, il subit une forte répression et se vît interdire d’enseigner à l’université de Machhad
.

Il créa alors un institut à Téhéran et en fit sa principale tribune. Brillant orateur, il galvanisa les jeunes par des thèmes tels que l’éveil à la conscience de soi par un islam militant et non par un islam cléricalisé, inféodé au pouvoir et engoncé dans les superstitions.

Chari’ati préconisait le retour aux vertus de l’islam d’Ali (le premier imam), une sorte de socialisme islamique jugé dangereux par le clergé. Chari’ati fut d’ailleurs emprisonné en 1973 et son institut, Hoseyniye Erchad, fermé. Libéré en 1976, il quitta l’Iran et mourut à Londres (et fut inhumé à Damas).

Son portrait et ses livres furent brandis lors des manifestations de la révolution islamique. Néanmoins, certains de ses ouvrages demeurent interdits jusqu’à nos jours.


En trois millénaires d’histoire et après quarante-cinq ans d’indépendance, l’Algérie semble toujours incapable de créer sa singularité. Son identité demeure vulnérable à l’assaut des étrangers. Par les armes ou par l’influence religieuse et culturelle, l’envahisseur vient, fait face à une résistance farouche s’il choisit la guerre comme mode de communication, mais finit par investir le pays.

Les Phéniciens, les Romains, les Byzantins, les Vandales, les Turcs, les Français l’ont tous fait avant d’en être chassés par le martyre. Les seuls qui sont restés avec leurs bagages linguistiques, confessionnels et comportementaux sont, pour une raison qui est un insondable mystère, les Arabes.

En dépit d’une tentative de leur effacement par la colonisation française, les repères arabo-islamiques se sont d’ailleurs réaffirmés aussitôt que le pays a recouvré sa souveraineté. Toutefois, les outils pédagogiques du savoir, de la foi et même du divertissement qui les consolident sont, en grande partie, importés du Moyen-Orient sunnite, chiite, chrétien ou d’une autre croyance.

Les choses se sont accentuées depuis la création des chaînes de télévision par satellite. Aussi, faute de création artistique digne de ce nom, de production scientifique de bonne qualité, la culture algérienne sera toujours fabriquée ailleurs et par les autres.

Et tant que nous nous servirons de nos têtes pour donner des coups de boule au lieu de réfléchir, il en sera éternellement ainsi.
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