Aux frontieres de Tamazgha: L'Oasis de Siwa

Le sceau des premiers pharaons

Modérateur: mbibany

Aux frontieres de Tamazgha: L'Oasis de Siwa

Messagede Invité » Lun Juin 20, 2005 15:19

Source: Le Matin (Maroc, 23/01/04)

Tamazight

Mythe ou réalité : l'oasis de Siwa, une légende à
l'autre bout de Tamazgha ?

23/01/2004 | 17h41

Lorsque l'on parle de Tamazgha, on dit souvent que son
territoire s'étend de Siwa (?gypte) jusqu'aux ?les
Canaries. Mais Siwa a toujours été pour moi un mythe,
un mystère car si lointaine et si difficile d'accès.
De plus, il n'y a pratiquement aucune littérature sur
Siwa si ce n'est quelques articles sur son système
linguistique et son histoire ancienne. Et puis, je
n'avais jamais rencontré quelqu'un qui l'ait visitée
et qui puisse en parler vraiment. J'ai fini par me
dire que Siwa ne doit être qu'un mirage qui vient
alimenter ce rêve de grandeur qu'ont les Amazighs en
particulier, mais qui caractérise tous les peuples
minorisés. Pour en avoir le coeur net, la seule
solution était d'aller vérifier sur place.


Je suis parti avec un ami, Saïd, sans aucune
information, une aventure vers un inconnu qui est
censé nous être si proche. D'emblée nous avons
remarqué que même en ?gypte (Le Caire, Alexandrie),
les gens ne connaissent pratiquement rien de Siwa. Les
uns nous ont dit que c'était une oasis comme une
autre, d'autres nous ont conseillé que si l'on voulait
faire du tourisme, il y avait en ?gypte de bien plus
belles oasis. Quant à la particularité linguistique de
Siwa, il s'agit pour les uns d'un dialecte dérivé de
l'arabe et pour d'autres, de l'arabe égyptien prononcé
avec un accent particulier.

Le voyage fût long (environ 900 km de désert) mais
beaucoup moins pénible que nous le craignions. ? moins
que ce ne soit la hâte de découvrir enfin la légende
qui nous ait fait tout oublier. Le car, le moyen de
transport le plus pratique, s'arrête très souvent pour
des contrôles militaires très fréquents à cause de
l'activisme islamiste, paraît-il.

De loin, dès que commence à apparaître cet îlot de
verdure au milieu de l'océan saharien, on est parcouru
par ce sentiment de soulagement et de joie intense.
L'oasis nous parait si petite, plantée en plein milieu
de l'immense désert libyque. D'où que l'on vienne, il
faut avaler des centaines de kilomètres de désert
tantôt rocailleux, tantôt sablonneux formant des dunes
qui ondulent à l'infini. De plus près, Siwa s'avère
être une grande oasis qui s'étend sur environ 30 km de
long et 20 km de large, entourée de deux grands lagons
qui lui donnent un air féerique.
? l'arrivée du car, il y a toujours un petit
attroupement de gens qui attendent, qui le courrier,
qui les journaux, qui les médicaments, qui les
touristes, etc.

? notre descente du car, un adolescent s'approche et
s'adresse à nous en anglais pour nous proposer son
aide pour transporter nos bagages jusqu'à l'hôtel. Mon
ami lui répond spontanément en amazigh. Le jeune homme
ouvre de grands yeux, recule et hurle à l'adresse des
autres : Ssawalen tasiwit ! ssawalen tasiwit! (Ils
parlent le siwi!), comme s'il venait de faire la
découverte de sa vie!
Nous avons été adoptés dés cet instant- là par tous
les habitants de Siwa, extrêmement heureux (nous et
eux) de voir, montrer, discuter, toucher, comme pour
vérifier que ces moments étaient bien réels. Nous
avons rencontré un nombre incalculable de gens de tous
les âges, de l'enfant de 5 ans au vieillard sans âge
et de toutes les conditions sociales (disons tout de
suite que les différences sociales ne sont guère
visibles à Siwa). Partout la même joie d'échanger, de
raconter leur histoire telle qu'ils la connaissent, de
leur quotidien et surtout de poser des questions,
infiniment de questions sur la réalité des autres
régions amazighes, sur le mode de vie, sur l'histoire
des Amazighs, sur la langue, sur l'écriture... Leur
accueil a été tel que nous ne sommes pas restés
suffisamment longtemps pour pouvoir répondre à toutes
les invitations.

Les Siwis ont tous une immense soif de savoir ; car ce
qu'ils savent n'est pas écrit et avec le temps, la
mémoire de Siwa s'est progressivement effacée. Il faut
également rappeler que Siwa était totalement fermée
aux étrangers jusqu'au début des années 90, et que
l'électricité n'y a fait son apparition qu'en 1985.
Par ailleurs, les moyens de communication égyptiens ne
sont pas spécialement tournés vers le reste de
l'Afrique du Nord et les Siwis se sont trouvées ainsi
privées d'information, vivant pratiquement en vase
clos.

Tous les Siwis (environ 20.000) parlent tasiwit
(l'amazigh de Siwa) qu'ils utilisent quotidiennement
dans la vie courante. Ils n'utilisent l'arabe ou
l'anglais qu'avec les étrangers.

Partant de mes propres jugements d'Amazigh kabyle
connaissant assez bien les autres composantes
amazighes, le tasiwit me parait avoir plus des
ressemblances avec le tachelhit ou le tachawit.
Environ 40% des mots utilisés sont des emprunts au
dialecte égyptien.

Cela étant dit, au bout d'une semaine, un
amazighophone de n'importe quelle région pourra
communiquer très facilement en siwi. Les Siwis ne
connaissent pas le système d'écriture tifinagh, ni
l'usage des caractères latins. Des dizaines de fois,
nous avons dû écrire aux gens qui nous le demandaient
l'alphabet tifinagh qui les a particulièrement
intéressés.

Les Siwis vivent presque en autarcie de la culture du
palmier dattier, de l'olivier et du maraîchage. Il ne
pleut pas beaucoup mais, paradoxalement, l'eau est
très abondante. Il y a beaucoup de puits, de sources
et de fontaines d'eau chaude, utilisée pour tout usage
éventuellement après son refroidissement à l'air
libre. Siwa produit et commercialise dans toute
l'?gypte une eau minérale naturelle en bouteille qui
porte son nom.

Les Siwis sont tous musulmans pratiquants et la
densité de mosquées par habitant y est extrêmement
élevée. Les coutumes sont très rigides, notamment en
ce qui concerne les femmes. Celles-ci sont très rares
dans les rues et dans les champs, toujours entièrement
voilées de noir. Lorsqu'on les croise, elles se
détournent et passent furtivement. Dans les lieux
publics, y compris les boutiques et les cafés, il n'y
a jamais de musique. En revanche, les prêches
islamistes hurlantes sont diffusées à longueur de
journée par des radiocassettes taïwanaises.
? l'évidence, l'influence des Frères musulmans est
extrêmement présente et pesante sur la société siwie.

Pourtant, il existe à Siwa quelques exemples d'espaces
de libre expression pour les hommes (je ne sais pas
s'il en existe de similaires pour les femmes).
Comme dans toutes les oasis, on produit librement à
Siwa cet alcool de palmier appelé lagbi ou lagmi
consommé (avec modération) dans les fêtes ou entre
amis. Autre curiosité, les Siwis ne vont jamais dans
les cafés, qui sont réservés aux étrangers de passage.
Ils se retrouvent entre eux, par groupes d'âge ou par
affinités, dans des espèces de saloons' installés dans
chaque quartier, pour discuter, écouter de la musique,
chanter, danser ou regarder la télévision.

Pour le touriste, Siwa est truffée de curiosités et de
sites historiques : les beaux vestiges de deux anciens
villages typiques de Siwa, Shali au nord de l'oasis et
Aghurmi au sud, le temple d'Amon (d'après les Siwis,
c'est de là que vient le mot aman, eau'), Adrar n
lmuta ?la montagne des morts', une montagne dans
laquelle on a creusé des tombes et qui date de l'an
664 avant J.-C., sans oublier la Maison de Siwa qui
est en fait le musée dans lequel on peut retrouver
quelques traces de la longue histoire de Siwa.

Trop longtemps enfermés, n'ayant pas connu d'autres
environnements que le désert et la télévision
égyptienne (un autre désert!), les Siwis, jeunes et
moins jeunes, aspirent très fortement à échanger avec
le monde extérieur et en particulier avec leurs frères
des autres contrées de Tamazgha.

Il y a encore beaucoup de choses à raconter sur Siwa
mais l'anecdote suivante vous donnera peut-être une
idée sur l'état d'esprit des Siwis. Youssef est un
jeune artiste à qui la municipalité de Siwa a commandé
une stèle qu'elle souhaite bâtir sur la place centrale
de Siwa. Il m'a montré son projet dessiné,
représentant quelques symboles de Siwa (sources,
Shali).

Il m'a dit que depuis notre rencontre, il a décidé de
le modifier en lui ajoutant le Z amazigh (z). Voici
quelques exemples de mots en tasiwit : aman (eau),
aksum (viande), agben (maison), akubbi (garçon),
tletca (fille), talti (femme), teltawin (femmes), neta
(lui), azemmur (olives), tini (dattes), maci (oui),
oula (non), betin (qui ou quoi), cek (toi), tanta
lhalnnek ? (comment vas-tu ?), siwel didi (parle avec
moi), melmi (quand), melmig azragh cek ? (quand te
verrais-je ?), zewelas (salue-le, n'est-ce pas de là
que vient le mot «azul» ?).

Belkacem Lounès
Invité
 

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