Le prince et le saint homme

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Le prince et le saint homme

Messagede mbibany » Lun Oct 24, 2005 10:09

Une ville, une histoire
Le prince et le saint homme (1re partie)

Par K. Noubi


Epoque ou Il faisait bon vivre à Béjaïa, au temps d’Al-Naçir, le prince bâtisseur qui l’a agrandie et l’a dotée de magnifiques ouvrages.

C’est en l’an 460 de l’hégire (1067 de l’ère chrétienne) que le prince berbère Al-Naçir a fondé Béjaïa. En fait, la ville existait depuis des siècles, le souverain hammadite l’ayant agrandie et surtout embellie. C’est pour rappeler son œuvre qu’il lui a donné son nom, Al-Naçiriya, la Victorieuse, en remplacement de celui de Bdjaya, forme arabe du berbère Bgayet.
Comme ses ancêtres, al-Naçir est un grand guerrier mais aussi un bâtisseur, un civilisateur.

On se rappelle comment Hammad, l’ancêtre éponyme de la dynastie, a érigé sur les pentes du djebel Maâdid la fameuse Qal’â, la ville fortifiée qui porte son nom, la Qal’â des Banu Hammad. Très vite, elle a fait ombrage aux autres villes du Maghreb central et même de l’Ifriqya, la Tunisie actuelle, en attirant les étudiants par la qualité de ses écoles et de ses enseignants ainsi que ses poètes et ses savants… La Qal’â a également brillé par ses magnifiques palais, ses jardins, ses mosquées…
En arrivant au pouvoir en 1062 (453 de l’hégire), Al-Naçir va continuer l’œuvre de ses ancêtres. Il renforce la puissance de la Qal’â et cherche à l’agrandir. C’est ainsi qu’il jette son dévolu sur la région de Béjaïa, dont il s’empare.

Si Béjaïa a connu des heures de gloire durant la période romaine (elle s’appelait alors Saldae), elle est tombée depuis longtemps en déclin et s’est transformée en bourgade sans grande importance.
Al-Naçir, fils d’alennas, quatrième souverain de la dynastie hammadite, va lui redonner un second souffle. Il démolit les vieux bâtiments et en construit de nouveaux, plus solides et surtout plus beaux. Le prince a pris soin, en quittant la Qal’â pour s’installer dans sa nouvelle capitale, d’emmener avec lui architectes, géomètres, maçons et décorateurs. Et pour sa résidence, il va faire élever un palais au milieu de la ville. Ses architectes et ses décorateurs se surpassent à tel point que lorsqu’il est terminé, le palais paraît comme une perle posée sur un écrin. C’est pourquoi, il recevra le nom de Qasr al-Lu’lu’a, le palais de la Perle, et sa beauté sera chantée longtemps par les poètes et les amoureux des belles choses.

Au XIXe siècle, dans son ouvrage sur Béjaïa, Charles Féraud écrit : «La tradition locale nous a conservé, sur ce monarque, des souvenirs encore très populaires. Moulay al-Naçir, c’est ainsi qu’il est nommé, choisit, en effet, Bougie pour en faire la capitale de ses Etats. Des milliers d’ouvriers se mirent à l’œuvre et construisirent, en quelques mois, l’immense mur d’enceinte flanqué de bastions qui, des bords de la mer, s’élève encore par gradins et va se perdre dans les rochers abrupts du mont Gouraya. Son prolongement suivait les sinuosités de la baie et fermait également la ville du côté de la mer.»
Béjaïa devient rapidement une ville puissante. C’est aussi un lieu de savoir où se pressent de nombreux étudiants, venus de la région et des régions lointaines, attirés par la qualité de l’enseignement que donnent des maîtres réputés.

Al-Naçir n’est pas seulement un souverain éclairé, c’est aussi un homme tolérant qui reçoit à sa cour des non-musulmans, auxquels il assure la protection ; les arts, la littérature et les sciences fleurissent dans son royaume, où il fait bon vivre. Le souverain est très fier de son œuvre.

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Résumé de la 1re partie: -- C’est en 1067 de l’ère chrétienne que le prince hammadite Al-Naçir a fondé Béjaïa, l’a dotée de magnifiques palais et mosquées et en a fait un lieu de savoir.
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Béjaïa a toujours été un lieu de ferveur religieuse et un pôle du mysticisme berbère. Aujourd’hui encore, elle a la réputation d’être la ville qui a le plus de saints : quatre-vingt dix-neuf, dit-on, et si le centième n’était pas une femme (il s’agit de Yemma Gouraya), cette ville aurait été prise comme l’un des lieux de pèlerinage de l’Islam.
Parmi les saints hommes qui vivaient au début du XIe siècle de l’ère chrétienne, c’est-à-dire à l’époque d’Al-Naçir, on cite Sidi Touati, encore vénéré de nos jours et dont le sanctuaire est toujours visité.
Tous les saints pratiquent l’ascétisme, pour libérer, par des pratiques comme le jeûne et la prière, leur esprit des contraintes matérielles. Sidi Touati, lui, le poussait à l’extrême, s’enfermant la nuit et le jour pour s’adonner à la méditation, à la lecture du Coran et à la prière. Il mangeait et dormait peu, il évitait la compagnie des hommes qui pouvaient le distraire de ses dévotions.
Sa piété, son désintéressement pour les choses de ce monde ainsi que son savoir lui ont valu une immense popularité qui dépasse largement la région de Béjaïa.
On venait le voir de partout, espérant capter un peu de la bénédiction qu’il portait.
Dans son palais de la Perle, Qasr al-Lu’lu’a, le roi Al-Naçir entend parler de lui. Il demande à ses ministres qu’on lui parle de lui. «C’est un homme d’une grande piété, lui dit-on. C’est aussi un ascète d’une grande sévérité ! Il se retire dans sa cellule, sa khalwa, et il passe son temps en méditations et en invocations. Il ne se lasse jamais !
— Il ne sort pas se promener ? demande Al-Naçir.
— Non, majesté, il est tout le temps enfermé dans sa cellule !
-Comment peut-on s’enfermer dans une pièce minuscule alors qu’il y a tant de belles choses à voir !
-Rien ne semble l’intéresser, hormis la prière et l’invocation !»
Le roi n’en croit pas ses oreilles. «Il connaissait Béjaïa, mais il n’a pas vu Al-Naçiria ! Il lui suffirait qu’il se promène sur les collines qui surplombent la ville pour se rendre compte combien elle s’est agrandie et embellie. Il verrait les minarets et les coupoles des mosquées, les tours des palais, les belles habitations…»
Il se tait, puis ajoute : «Il verrait surtout notre palais… le palais de la Perle, et il s’émerveillerait… Jamais main d’homme n’a édifié de pareille merveille.
Il se retourne vers ses conseillers : «Il faut lui montrer Al-Naçiria !
— Majesté, il ne voudra pas quitter sa cellule.
— Même si c’est moi en personne qui le lui demande ? Je veux qu’on me conduise sur l’heure auprès de lui !»

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Résumé de la 2e partie : -- Al-Naçir, quatrième souverain de la dynastie hammadite et rénovateur de Béjaïa, est fier de son œuvre. Il veut la faire admirer à un saint ascète, Sidi Touati.
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On le conduit auprès du saint qui, comme à son habitude, est plongé dans une profonde méditation. Al-Naçir, tout puissant souverain qu’il est, est pris de respect devant l’homme de Dieu qui, ne l’ayant pas remarqué, ne lève pas les yeux vers lui. Ce n’est qu’au bout d’un moment qu’il le voit.
— Le salut soit sur toi, lui dit-il.
— Et sur toi la miséricorde de Dieu, dit le roi. On m’a parlé de ta piété et je suis venu te voir…
— Bienvenu à qui vient au nom de Dieu, dit le saint.
— Je suis aussi venu te voir pour te parler de Naçiria !
L’ascète hoche la tête.
— Naçiria, s’écrie le prince, c’est la ville que j’ai faite construire et embellir ! Je l’ai dotée de palais, de mosquées, d’écoles !
Le saint reste silencieux.
— Mon palais, le palais de la Perle, est le plus beau qui ait jamais été construit ! Il demeurera longtemps dans la mémoire des hommes, ainsi que tout ce que j’ai fait construire.
Le saint hoche la tête pour la troisième fois.
— Les œuvres humaines sont périssables ! Rien de ce qui se construit n’est appelé à durer… Rien non plus de ce qui existe sur cette terre, les montagnes, les mers et les déserts ne subsisteront. Tout, absolument tout sera réduit en poussière puis disparaîtra. Seul demeurera Dieu Tout-Puissant.
— Certes, certes, dit Al-Naçir, seul demeurera Dieu Le Très-Haut mais longtemps, longtemps, les hommes parleront de mon œuvre.
Le saint ne répond pas. La voix d’Al-Naçir se fait plus douce.
— Je viens pour te demander, ô saint homme, de venir faire une promenade avec moi, sur la baie. Nous monterons sur une colline et tu pourras voir la ville dans toute sa magnificence !
— Tu vois bien que je suis occupé, dit Sidi Touati.
Al-Naçir insiste.
— Je veux que tu vois Al-Naçiria et que tu me dises ce que tu penses d’elle !
— Je viens de te dire ce que je pense des œuvres humaines.
— Tu ne peux porter de jugement que si tu vois !
— Je n’ai pas besoin de voir avec mes yeux !
— Saint homme, je veux que tu m’accompagnes jusqu’à la baie !
Il insiste tant que Sidi Touati est contraint d’accepter.
— Conduis-moi donc que je voie cette ville dont tu es si fier !
— Ah oui, saint homme, je suis fier de ce que j’ai fait. Toi même, quand tu apercevras Naçiria, tu seras ébloui !
Le saint sourit et lui dit :
— Prépare-toi, toi aussi à avoir une surprise ! — il allait, en effet, avoir une surprise… la plus grande de sa vie !

(à suivre...)
K. N.
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